Jody Raar – From Home to Home

-

 

 

ENTRE DEUX ESPACES, ENTRE DEUX TEMPS

 

Les accords aériens du dernier titre d’Evian Christ, découpés et rendus lointains, comme l’écho d’un vague souvenir : ainsi s’ouvre From Home To Home. Je suis à ce moment là dans la salle la plus glauque de l’aéroport de Tegel, peut être du monde, dans quelques heures de retour à Paris après une année passée à Berlin. « L’état d’esprit de la mixtape vient du fait qu’elle a été faite un jour où je rentrais de ma maison natale, Paris, à Amsterdam, ma maison d’aujourd’hui. J’avais déjà la playlist et le sentiment que je voulais exprimer mais pas la façon de faire. En rentrant de paris, je ressentais une mélancolie solitaire totalement inextricable. Du coup je l’ai fait d’une traite, je n’avais pas envie de la refaire, j’avais envie que ça soit honnête » m’expliquera quelques jours plus tard Jody Raar. Entre deux espaces, mais surtout entre deux moments de ma vie, je suis en phase avec le processus créatif dont est née cette seconde mixtape de la Radio Noisy Colours. La continuité dans cette mixtape, son fil conducteur, n’est pas à chercher dans le style des chansons qui la constituent, mais plutôt dans ce sentiment de flottement entre deux espaces, ou entre deux temps. C’est pour cela qu’elle n’est « pas faite pour écouter en soirée, à l’inverse d’un DJ set. C’est quelque chose que tu peux choisir d’écouter, ou de réécouter selon une humeur donnée. Comme si tu dansais tout seul dans ta chambre en pensant à la boum du samedi soir, comme si t’étais entre deux espaces ; tu écoutes dans l’instant mais tu te projettes par intermittence  dans le passé et le futur. Tu l’écoute dans le présent mais tu bouge dans le temps. » Ce flottement, c’est la mélancolie, cette impression de ne pas vivre le présent, de ne pas pouvoir s’y fixer, d’être obsédé par ses souvenirs et ses fantasmes de futurs hypothétiques.

 

1ST

Ainsi, la contemplation de cette mixtape ne consiste pas seulement à apprécier une forme soustraite au temps. Elle nous libère de l’urgence de l’instant, elle nous permet de contempler notre propre condition de loin, ou de plus loin. Or, la musique est un des rares arts à s’inscrire dans une évolution temporelle et à créer un temps, à travers le rythme. La différenciation entre temps subjectif (celui de notre écoute) et temps objectif (le tempo de la musique) y joue un rôle primordial, puisque l’émotion procurée se mesure à l’aune de ce temps subjectif de l’écoute active, temps non quantifiable. Jody Raar a cherché dans From Home To Home à chatouiller le temps objectif pour mieux guider notre temps subjectif : « A travers la création d’une mixtape, ce que j’aime bien c’est, petit à petit, augmenter le tempo pour que le même sentiment prenne différentes formes. Ce qui m’intéresse c’est le fond, montrer que la forme n’est qu’une enveloppe, aussi belle et intelligente soit-elle ».

 

 

INTRO DE LA NUIT, INTRO DU JOUR
jody raar fourJody Raar n’est pas le mec qui passe son temps à fouiller sur internet les sons qui inspireront ses mixtapes : « je récupère beaucoup de sons que des potes m’envoient ou bien je suis les prods d’artistes que j’affectionne particulièrement, comme Uffe ou Figgy ». Pourtant, à l’écoute de From Home To Home, on sent bien une immense charge personnelle et affective dans le travail de ces chansons, leur arrangement, et dans chacune d’elle. « Tous les sons,  je les ai choisis car ils n’existent pas seulement en tant que chansons, mais en tant qu’expériences, je les ai expérimentés. Pour une chanson donnée, une période a été créée après elle : ce moment où tu découvres une chanson qui te touche, cette fascination complètement subjective. Pour moi c’est un antidote cette mixtape, c’est comme si j’avais résolu un problème, trouvé une solution, réussi à m’exprimer et du coup je peux passer à autre chose, parce que je me suis vraiment approprié ces chansons. » Et de la même façon, par emboîtements successif, la mixtape deviendra elle-même pour nous, auditeurs finals, une expérience, cette fascination subjective dont parle Jody Raar. « Par exemple à l’intérieur de cette mixtape, il y a ‘Drone Logic‘ et ‘Who’s Harry’, qui selon moi représentent de manière métaphorique l’intro d’une nuit pour la première, où tu vas vivre une expérience singulière, comme si ça te préparait a un remous qui arrive par vagues de natures différentes, tandis que la seconde est celle que tu places avant le silence, la musique qui donne le goût du silence, celle qui t’apaise, juste après avoir vécu quelque chose de fort . Intro de la nuit, intro du jour ».

 

 

HEMLÄNGTAN

 

Jody Raar explore depuis son plus jeune âge la musique, et pas seulement dans son sens électronique : Depuis tout petit, il a joué divers instruments, chanté dans un cœur et joué de la guitare dans un groupe de rock. « C’est la première fois que je me retrouve seul, face à moi-même et à mes choix de 

3RDcompositions. Par exemple, ce que je trouve de plus difficile sur les productions, c’est de ne pas se mentir a soi-même, de ne pas faire de choix qui ne sont pas les tiens, rester fidèle a ce que tu es. Le fait d’avoir quitté mes proches en fait je pense une musique d’expatrié. Ton corps est quelque part et ton cœur est à plusieurs endroits en même temps. J’essaie d’exprimer ce que j’ai du mal à dire, ce que je suis, ce que j’ai vécu, (seul ou en communion), et compenser les modes de communication défectueux. Quand t’es expat’ tes émotions sont beaucoup plus brutes, intimes, puisque tu es seul à vivre ce truc particulier, c’est beaucoup plus dur de se référer aux autres car ils ne viennent pas du même contexte que toi, et aujourd’hui je ne pense pas être le seul à ressentir ce sentiment parmi ma génération. D’ailleurs mon ancien colloc suédois m’a parlé d’un mot qui décris cette sensation avec beaucoup de subtilité et d’humilité, ‘Hemlängtan’ ».

Jody Raar est donc un nouveau projet musical pour celui qu’on connaissait encore jusqu’à quelques temps sous le doux nom de Fabrice Jambon, mais qui s’inscrit dans une continuité, cette honnêteté et cette fidélité dont il est question. « En ce moment par exemple, je travaille sur un son qui a une couleur plutôt sombre, mais où tu peux quand même y retrouver une lueur d’espoir. L’idéal de ce projet serait de partager de l’honnêteté et de faire appel à la conscience collective à travers la conscience de soi. J’aimerais que la résonance du nom ressemble à la musique, une sorte d’oscillation, se baladant perpétuellement entre deux extrêmes. »

 

 

 

REFERMER SES DOIGTS SUR DU SABLE QUI COULE

 

L’autre passion de Basile Monsacré, c’est la photographie. Mais plutôt devrait-on dire que musique et photographie sont  en fait une même passion pour lui, tant son approche ne permet pas leur désunion, ni même leur étude individualisée. Là où la musique de Jody Raar magnifie le flottement entre deux temps, la photographie est pour lui le moyen d’au contraire pénétrer et immobiliser le présent : « Malheureusement, je ne fais pas de la musique à plein temps, je suis dans une école d’art à Amsterdam où j’apprends à aiguiser mon regard. Ma deuxième activité de travail personnel, c’est la photographie. Peut-être le seul moyen que j’ai trouvé pour fixer le présent. Et même si ça reste un moment unique, je le capte pour le regarder en face plus tard, pour me dire que ça a vraiment existé, et que ce n’est pas seulement un souvenir périssable et qui fait souffrir.  Comme si je refermais mes doigts sur du sable en train de couler. » Dès lors, la question du lien entre médiums d’expression (photographie et musique) et du lien entre les sens (auditif et visuel) se pose : « Quand tu écoutes de la musique t’as forcement des visuels plus ou moins flous qui te viennent à l’esprit, et parfois l’inverse, parce que ce qui importe c’est l’atmosphère dégagée, pas nécessairement le médium de transmission. Du coup, je pense qu’il n’y a aucune raison de les séparer, c’est un tout, et même si je n’aborde pas du tout le travail de la même manière, j’essaye de combiner les deux lorsque j’arrive à créer des relations privilégiées entre tel son et telle photo. »

 

 

 

RAW SILVER

 

From Home To Home est aussi l’histoire de la rencontre de l’univers de Jody Raar avec celui de Raw Silver, qui en a réalisé la pochette. Comme Jody Raar, Raw Silver vit maintenant à Amsterdam, après avoir passé l’essentiel de sa vie à Nicosia puis quelques temps à Berlin. Il est le fondateur du collectif artistique XORKO au sein duquel évolue également Jody Raar, et le graphiste du label américain MJMJ Records. Il est également très actif musicalement, à travers son projet solo Raw Silver et ses groupes The Black Post Project, Meltlights et Lucid. Raw Silver a choisi pour ce projet de réaliser une installation, que spatialise le flottement entre deux temps de From Home To Home, ou temporalise son flottement entre deux espaces. Sur la front cover, Raw Silver a mêlé son installation à une photographie prise par Jody Raar d’un pont à Frankfort.

4TH

 5TH

 

 

XORKO

 

Fondé par Raw Silver, Xorko est un collectif « Do It Together » d’artistes, musiciens et DJs, pour la plupart chypriotes, ayant pour vocation de créer un environnement où des personnes avec un intérêt commun peuvent échanger leur savoir-faire à travers la collaboration artistique dans une démarche qui exclue la monétisation de ce contenu artistique. Voici la traduction de l’introduction du manifeste du collectif, le constat à l’origine de la création du mouvement : « L’art est, par essence, une forme d’expression de soi à travers n’importe quel médium qui convient à l’artiste. Toute création artistique, comme toute expérience humaine, prend sa source dans la lutte d’un individu qui réfléchi sur ses expériences, son environnement et sur soi-même. C’est pourquoi tout le monde peut devenir artiste. Pour les artistes chypriotes plus spécifiquement, une autre lutte se présente : la lutte pour trouver des moyens pour la médiation de leur art. Chypre manque des infrastructures nécessaires au support de l’art, pas tant sur le plan financier que sur le plan humain. » Xorko vit uniquement grâce aux donations, qui constituent autant d’investissements pour le développement du collectif. Une compilation de certaines de ces collaborations est à écouter et à télécharger sur le site du collectif : http://www.xorko.com/cyd.

6TH

 

UFFE

“If I had practiced for my piano lessons as a kid I probably would have played jazz now.” : Ainsi se présente Uffe sur son soundcloud. Son incroyable Bones est un des points culminants de From Home To Home (à partir de la seizième minute de la mixtape) et un très grand titre de tech-house. Sur une simple et obsédante tierce mineure, se superposent rythmes entêtants et enivrants et sautillements mystérieux sur un piano aérien. Uffe vient de sortir son dernier EP, Times All, sur Get Physical, dont voici un doux extrait. 

 

 

 

Fom Home To home // Tracklist

Evian Christ – MYD

Drake – Doing it Wrong (Figgy Remix)

Daniel Avery – Drone Logic

Bok Bok & Tom Trago – Pathfinder

Uffe – Bones

Motor City Drum Ensemble – Send A Prayer Part.2

Bambounou – Brim

Satori Feat. M.E.N.U – Pros & Cons

Daft Punk – Revolution 999

Orphan101 – Who’s Harry